jeudi 15 novembre 2018

LA GRANDE LUMIÈRE


Tu es le gueux, le dénué de tout, tu es la pierre angulaire qui roule sans trouver le repos, tu es le lépreux dont on se détourne et qui rôde autour des villes.
Pas plus que le vent, tu n'as de lieu, et ta beauté cache mal que tu es en haillons. Tu es le sans domicile, qui ne peut fréquenter les restaurant du cœur, tu es l’apatride, le rejeté, celui qu’on ne sait regarder, celui pour qui, par le passé on gardait une place à la table dressée.
Tu es un pauvre, comme le besoin de naître d'un enfant dans une fille honteuse d'être mère qui cherche à étouffer la vie qu'elle porte.
Tu es pauvre comme une pluie printanière qui descend doucement sur les toits d'une ville et comme le seul vœu chéri d'un prisonnier au fond de sa cellule à jamais hors du monde.
Tu es pauvre comme les malades qui dans la nuit se retournent sans cesse sur le mal qui les oppresse, tu es pauvre comme la fleur qui cherche à percer l'asphalte de nos villes, comme la main qui monte aux yeux pour cacher des larmes trop tristes.
Et que sont, devant toi, tous les oiseaux qui tremblent? Qu'est-ce, devant toi, qu'un chien affamé? Qu'est-ce que pour toi la longue et silencieuse tristesse des bêtes abandonnées de tous dans la captivité?
Et devant toi et ta misère, que sont tous les pauvres des asiles de nuit? Ils ne sont que d'humbles cailloux, et pourtant comme la pierre de meule d'un moulin, ils donnent un peu de pain.
Mais toi tu es vraiment le pauvre, le dénué de tout, tu es le mendiant qui se cache la face; tu es la grande lumière de la pauvreté auprès de qui l'or semble terne. Tu es l’unique trésor, la richesse de cette terre devant qui mon âme se prosterne.
Claude Lepenseur

dimanche 11 novembre 2018

ASSEMBLÉE NATIONALE 9 JUILLET 1849

Alors que la misère est toujours de ce monde et que certains continuent de mourir sous les décombres de leurs logements délabrés, voici un texte ancien mais toujours d’actualité. On le doit au célèbre Victor Hugo… et il serait bon de ne point l’oublier.
Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu'on peut supprimer la souffrance en ce monde ; la souffrance est une loi divine ; mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut détruire la misère.
Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire. Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse ; car, en pareille matière, tant que le possible n'est pas fait, le devoir n'est pas rempli.
La misère, messieurs, j'aborde ici le vif de la question, voulez-vous savoir jusqu'où elle est, la misère ? Voulez-vous savoir jusqu'où elle peut aller, jusqu'où elle va, je ne dis pas en Irlande, je ne dis pas au Moyen Âge, je dis en France, je dis à Paris, et au temps où nous vivons ? Voulez-vous des faits ?
Il y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris que le vent de l'émeute soulevait naguère si aisément, il y a des rues, des maisons, des cloaques, où des familles, des familles entières, vivent pêle-mêle, hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n'ayant pour lits, n'ayant pour couvertures, j'ai presque dit pour vêtement, que des monceaux infects de chiffons en fermentation, ramassés dans la fange du coin des bornes, espèce de fumier des villes, où des créatures s'enfouissent toutes vivantes pour échapper au froid de l'hiver.
Voilà un fait. En voulez-vous d'autres ? Ces jours-ci, un homme, mon Dieu, un malheureux homme de lettres, car la misère n'épargne pas plus les professions libérales que les professions manuelles, un malheureux homme est mort de faim, mort de faim à la lettre, et l'on a constaté, après sa mort, qu'il n'avait pas mangé depuis six jours.
Voulez-vous quelque chose de plus douloureux encore ? Le mois passé, pendant la recrudescence du choléra, on a trouvé une mère et ses quatre enfants qui cherchaient leur nourriture dans les débris immondes et pestilentiels des charniers de Montfaucon !
Eh bien, messieurs, je dis que ce sont là des choses qui ne doivent pas être ; je dis que la société doit dépenser toute sa force, toute sa sollicitude, toute son intelligence, toute sa volonté, pour que de telles choses ne soient pas ! Je dis que de tels faits, dans un pays civilisé, engagent la conscience de la société tout entière ; que je m'en sens, moi qui parle, complice et solidaire, et que de tels faits ne sont pas seulement des torts envers l'homme, que ce sont des crimes envers Dieu !
Vous n'avez rien fait, j'insiste sur ce point, tant que l'ordre matériel raffermi n'a point pour base l'ordre moral consolidé !

Pourvu que ces mots guident un jour l’action des politiques et, plus largement, l’action de tous les gens de pouvoir. L’humanité le mérite.

lundi 5 novembre 2018

IL NE RESTE


Il ne reste que quelques minutes à ma vie, tout au plus quelques heures,
J’essaie d’avancer, mais je sens que je faiblis, je sens que je me meurs.
Mon frère est mort hier matin, épuisé au milieu du désert,
Je suis maintenant le dernier homme vivant sur cette terre.
On m'a expliqué jadis, quand je n’étais qu’un enfant,
A quoi ressemblait le monde il y a très longtemps,
Quand vivaient les parents de mon arrière grand-père,
Et que l’on pouvait voir encore de la neige en hiver.
Il était si doux de vivre au rythme des saisons,
Et à chaque fin des étés, se déroulait la moisson.
Une eau pure et limpide coulait dans les ruisseaux,
Où venaient s'abreuver toutes sortes d’animaux.
Mais moi je n'ai connu qu'une planète désolante,
Avec ses paysages lunaires et une chaleur suffocante,
J’ai vu tous mes amis, mes frères, mourir de soif ou de faim,
Tomber comme les mouches, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien.
Les peuples avaient compris le danger imminent,
Mais les décisions appartenaient aux dirigeants,
Et ces hommes là, ne reculant devant rien,
Étaient prêt à tout pour arriver à leurs fins.
Pour s'enrichir encore ils ont rasé la terre,
Pollué l'air ambiant, et tari les rivières.
Mais au fil du temps, des gens se sont levés,
Ils les ont avertis qu'il fallait tout stopper.
Mais ils n'ont pas compris cette sage prophétie,
Ces hommes-là ne parlaient qu'en termes de profits.
C'est des années plus tard qu'ils ont vu le non-sens,
Et dans la panique ils ont déclaré l'état d'urgence,
Déjà tous les océans avaient englouti les îles,
Et les inondations frappés les grandes villes.
Et par la suite pendant toute une décennie,
Ce furent les ouragans et puis les incendies,
Les tremblements de terre et la grande sécheresse,
Partout sur les visages ont pouvait lire la détresse.
Les gens devaient se battre contre les pandémies,
Décimés par millions par d'atroces maladies,
Puis les autres sont morts par la soif ou la faim,
Tombant comme les mouches, il ni avait plus rien.
Mon frère est mort hier matin, épuisé, au milieu du désert,
Je suis maintenant le dernier homme vivant sur la terre.
Au fond l'intelligence qu'on nous avait donnée,
N'aura été qu'un beau cadeau empoisonné.
Car il ne reste que quelques minutes à ma triste vie,
Tout au plus quelques heures, je sens que je faiblis,
Je ne peux plus marcher, j'ai peine à respirer,
Je vais tomber, alors adieu l'humanité.
Texte d’après une chanson des cowboys fringants